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Publié : 19 novembre 2015

L’éthique de la sollicitude en éducation et en formation : le soin et le soucis d’autrui

« L’éthique de la sollicitude en éducation et en formation :
le soin et le soucis d’autrui »


Par Alain Trouvé, maître de conférence honoraire
de l’université de Rouen – Sciences de l’éducation


Conférence 17/11/2015 - École des Parents – Petit Quevilly

Ouverture
Il serait possible de commencer par une anecdote puisée dans l’album « Tintin au Tibet ». En effet dans les dernières pages survient un retournement de situation tout à fait inattendu et improbable : l’abominable homme des neiges, que tous craignent, le Yéti, s’avère être celui a sauve la vie du jeune chinois en prenant soin de lui. Ce dernier explique bien à Tintin comment sans les soins du Yéti, qui lui apporte nourriture et chaleur, alors il serait mort.
La sollicitude est « une attention soutenue, à la fois soucieuse et affectueuse », selon la définition du dictionnaire usuel. On pourrait préciser en rappelant avec Alain Renault que la sollicitude désigne un sentiment de responsabilité que nous éprouvons à l’égard d’autrui dans une situation de vulnérabilité. Ainsi définie, la sollicitude se situe donc au niveau des relations interpersonnelles, ce qu’en philosophie on appelle l’intersubjectivité.
Il est à noter cependant que ce concept de sollicitude est très peu présent dans les recherches en éducation jusqu’à aujourd’hui. A part chez Philippe Meirieu, qui a consacré plusieurs pages à cette question, cela ne semblait pas être aujourd’hui un thème porteur face à ceux plus traditionnelle d’autorité, ou autres... Pourtant il faut noter que l’éducateur exerce bien une responsabilité, celle d’émanciper, de libérer, en favorisant l’épanouissement de l’individu. C’est bien donc qu’il doit mobiliser son « soucis » pour autrui. La sollicitude semble donc au cœur de problématiques à penser.

La sollicitude en éducation, trois niveaux de problématique
Ceci étant le concept même de sollicitude ne se saisit pas simplement sans ambigüité. Il révèle lui-même trois niveaux de problématique.
Il s’agit d’abord de savoir si la sollicitude peut faire l’objet d’une formation professionnelle. En effet en tant que manifestation d’un « sentiment » il semble difficile de la faire figurer comme compétence professionnelle au même titre que les autres (cf référentiels de compétences des enseignants) ? En tant que disponibilité affectueuse (et non affective) il semble compliqué de pouvoir l’enseigner. Peut-on former à un sentiment, n’est-ce pas plutôt quelque chose que l’on a ou pas, intuitivement, en soi ? On pense immédiatement ici à la question que pose Platon dans le Ménon : la vertu peut-elle s’enseigner ? Ce n’est pas parce qu’un père est vertueux que son fils le sera nécessairement.
Par ailleurs une sollicitude trop affirmée ne risque-t-elle pas de détourner de la fin poursuivie ? En effet la sollicitude est à la fois présence et distance, soin et retenue. N’est-elle pas de ce point de vue tributaire de ses propres contradictions ?
Enfin qu’en est-il d’une éthique de la sollicitude ? Nos obligations morales sauraient-elles n’être que définies par des sentiments et non par une exigence de rationalité plutôt ? Peut-on renvoyer nos obligations à l’égard d’autrui à notre seule subjectivité, à nos sentiments ?

Les deux sources fondamentales de la notion de sollicitude
Dans son « Ethique », Paul Ricoeur la définit comme une visée de la vie bonne avec et pour les autres dans des institutions justes. La sollicitude semble s’inscrire ici dans le deuxième moment de l’éthique ; celui qui prolonge le premier moment, celui de l’estime de soi. Cette dernière n’est pas un simple mouvement narcissique, puisque Ricoeur montre que le Soi c’est le Moi, déjà enrichi du soucis de l’autre. La sollicitude, qui survient après ce moment initial de l’estime de soi est alors le fait de prendre soin de l’autre. Le troisième moment sera celui du tiers : les Institutions. C’est le moment politique.
Les éthiques du « Care » sur la base des travaux de Carole Gilligan ouvrent une voie différente dans les années 80. Le Care est défini comme une attitude mais aussi comme un travail. En opposition à une seule « éthique de la justice », défendue par ses confrères psychologues, qui se fonde sur des notions très générales, abstraites (Devoir, équité, respect, etc.), l’éthique du Care proposerait une alternative. Gilligan initie en effet dans le même temps les premières réflexions sur la question du genre. Elle conclue en effet que dans l’éthique de la justice, on renvoie à des concepts essentiellement « masculins », sexistes. On écarte sciemment la question du soucis de l’autre. Celui-ci ne serait pas pris en compte parce qu’il renvoie à des activités professionnelles exercées essentiellement par les femmes.
La recherche en éducation commence seulement en France à s’interroger sur cette question-la. La question est de savoir si l’éthique de la sollicitude peut apporter un regard différent sur les pratiques enseignantes. Quels liens et quelles différences entre les pratiques enseignantes et les pratiques de « caring ». De manière plus provocatrice on pourrait poser la question comme suit : l’école est-elle une institution de soin ?

La sollicitude, une notion ambigüe
La notion de sollicitude est ambigüe puisqu’elle cumule elle deux notions proches mais non superposables : celle de soin et celle de soucis.
Le soin s’applique aux choses comme aux personnes. Prendre soin renvoie d’abord à l’activité d’un sujet. En particulier quand le sujet est engagé dans une tache pour maintenir les choses en état pour assurer sa pérennité. On prend soin de ses affaires par exemple, comme on peut prendre soin du monde pour reprendre l’expression d’Hannah Arendt. Mais cela désigne aussi le fait de s’occuper du bien-être du vivant. Le paysan va soigner ses bêtes, sa terre. Cet engagement rend le sujet responsable. Rappelons au passage que le terme « éduquer » en latin (educare) renvoie à cette idée de prendre soin, qu’il s’agisse des élèves ou de la terre agricole. La filiation se retrouve dans la notion d’élevage. Dans le fait de prendre soin de quelque chose il s’agit donc de veiller à son fonctionnement ou sa pérennité). Nous sommes ici dans un rapport utilitaire aux choses. Quand il s’agit par contre de prendre soin de quelqu’un, le rapport diffère. Ici il s’agit d’intégrer le soin dans une dimension relationnelle au-delà de la seule dimension intentionnelle. Ici deux volontés se rencontrent. Se traduit ici toute l’attention bienveillante qu’on est susceptible de manifester. Le premier concept de soin relève du « pouvoir » de faire. Le second, lui, plutôt d’un « vouloir ». Pas simplement la volonté de bien faire, mais surtout la volonté de faire le bien. Rappelons que Kant déjà opérait la distinction suivante : les choses ont prix quand les personnes ont elles une dignité. Les choses peuvent être des moyens quand les personnes ne sauraient être que des fins en soi, un absolu.
Le soucis, à la différence du soin, désigne l’état mental d’un sujet qui se fait du soucis pour quelqu’un. C’est la manifestation d’une inquiétude, d’une préoccupation. La sollicitude suppose une charge, un « poids ». On retrouve cette idée dans l’expression de « prise en charge » de la vulnérabilité d’autrui. Il faut redire avec Heidegger que le soucis définit fondamentalement l’être au monde que nous sommes. « Le » soucis ne doit pas se confondre ici avec « les soucis » du quotidien. La notion de soucis possède une portée ontologique qui définit l’être au monde. Exister, être au monde c’est être dans le soucis. Le soucis se traduit par le fait que nous ne coïncidons jamais tout à fait avec nous-mêmes contrairement aux choses. Nous sommes toujours dans une inquiétude une projection en avant, une ouverture à autre chose, vers un futur. De plus être au monde c’est aussi exister parmi les autres. Le soucis est toujours aussi le soucis de l’autre au-delà du soucis de soi. En ce sens nous sommes jetés dans l’existence dans un monde de préoccupations, quoi qu’on fasse. On est toujours en rapport préoccupé par les autres. Tous les comportements de l’homme selon Heidegger sont marqués d’une manière ou d’une autre par un soucis, un dévouement.
L’ordre objectif du soin est donc mêlé à l’ordre subjectif du soucis dans la sollicitude. Le soin que l’on rend aux personnes n’est possible que si l’on est d’abord investi d’une inquiétude et d’une préoccupation fondamentale. Il n’y aurait jamais d’acte de soin possible sans soucis préalable. La relation peut d’ailleurs être réciproque, car le soucis comme « tension » éprouvée envers autrui peut être motivé par l’activité de soin comme « attention ». La tension d’un coté et l’attention de l’autre. « Attention » signifie bien « tendre vers ». L’attention mobilisée par le soin est à la mesure de la tension supportée par le sujet dans son activité de soin. Le sujet « s’occupant de » est « préoccupé par ». Pour que la sollicitude se manifeste, cela suppose bien un effort, très bien traduit dans les expressions de « tendre l’oreille », « s’efforcer de », « se pencher sur ». Ces termes expriment bien le double mouvement d’attention et de tension. La sollicitude cumule ces deux espèces de mouvements dans la « cura ». Le latin d’ailleurs tenait bien compte de cela car il pouvait se traduire indifféremment comme soin ou soucis. Il y a donc deux niveaux : une sollicitude inquiète et une sollicitude bienveillante. Dans l’action les deux se conjuguent et il est bien sûr plus difficile de les distinguer.
Pour revenir à la sollicitude en éducation, et selon la philosophe O. O’Neill, il ne faudrait donc pas raisonner qu’en termes juridiques avec les enfants. Pas uniquement la question, certes importantes, des droits et devoirs par exemple. On en oublie sinon nos obligations morales quelque part. Un enseignant pourrait en effet de ce point de vue très bien exercer son métier sans pour autant ne jamais manifester aucune sollicitude particulière. Est-ce pour autant une bonne chose ? Il faudrait selon cette philosophe qui va plus loin construire une théorie des obligations et des devoirs à l’égard des enfants, dans laquelle figureraient les obligations de disponibilité, d’empathie, de gentillesse, même de joie !
Quelles limites de la sollicitude ?
Comment faire d’une vertu morale telle que l’affection, une obligation ? L’affection se découvre en nous plutôt quelle ne se construit. On ne choisit pas d’aimer.
Par ailleurs la sollicitude ne peut-elle pas faire obstacle à la lucidité du raisonnement ? La sollicitude peut emmener vers un sentimentalisme, qui est une exagération du sentiment. La sollicitude ne doit pas virer à la sensiblerie sentimentale sous peine d’être inefficace.
De plus la sollicitude peut-être agaçante en étant trop insistante. Les gens de bonne volonté font en effet parfois preuve de trop dune trop grande pression à vouloir « montrer » qu’ils ont de la sollicitude : Une sollicitude ostentatoire peut d’ailleurs masquer une indifférence absolue. Une sollicitude trop appuyée rate donc son objectif.
La sollicitude suppose une présence distante, une attention réelle mais discrète et distante. Le véritable « con-tact » passe en effet par le tact. Être présent n’est pas être omniprésent. La sollicitude est fondamentalement discrète. Invisible. Selon A. Van Sevenant, la sollicitude est prise dans le double jeu de la discrétion et de l’ostentation. Discrète comme soucis, ostentation comme soin.

Le problème de la sollicitude
Le soin ne s’improvise pas, il faut l’apprendre, tout le monde en convient. Mais si nous faisons de la sollicitude une compétence professionnelle nous risquons de sombrer dans le travers de l’instrumentalisation qui va vider la sollicitude de son contenu éthique, ce rapport affectueux (pas affectif) aux autres. L’éthique de la sollicitude ne serait alors qu’une déontologie. La sollicitude serait réduite un ensemble observable et évaluable. Cela ne semble pas faire de sens. La sollicitude en tant que rapport contextualisé à un autrui ne peut être ramené à un prévisible, standardisé sans être vidée.
Une réponse serait peut être ouverte par les éthiques du care. Dans cette éthique, c’est l’éducation à la sensibilité qui importe plus que celle du raisonnement. Dans l’école classique, notamment dans le modèle français, porter attention c’est être attentif non pas aux émotions d’autrui mais aux savoirs académiques. On apprend à lire les savoirs mais pas le visage de l’autre. Sandra Laugier dit qu’il faudrait une éducation à l’attention et à la perception. Être capable d’attention vis-à-vis d’autrui. Le geste compte ici plus que la parole, entendue comme discours argumenté et logique L’éthique de la sollicitude opère un décrochage face à cette conception classique pour nous mettre dans l’expérience de vie concrète, dans notre rapport à autrui. C’est une sensibilisation à l’attention et pas seulement une sollicitation de l’attention.

Conclusion

La sollicitude engage donc le sujet dans une double dimension : celle objective du soin et celle subjective du soucis. Mais elle n’est pas qu’une disposition morale, elle est bien une condition de l’action. Elle est attitude et travail. Dans le domaine de l’éducation, la sollicitude donne la possibilité de prendre en compte notre dimension fondamentalement vulnérable en tant qu’humain. C’est sur la base de l’homme comme être faillible et non dominateur (dimension cartésienne et prométhéenne de l’homme qui se construit contre, « sur », la nature). Ce qui est intéressant dans l’homme en fin de compte ne serait-ce pas plutôt sa vulnérabilité fondamentale plutôt que sa force. La dépendance à autrui est au centre de la définition de l’être humain si l’on se replace dans les réflexions d’Heiddegger. L’humanité devient humaine quand elle invente la faiblesse d’après Michel Serres dans son « Tiers instruit ». Le philosophe Alexandre Jollien reprend lui aussi cette idée dans « Eloge de la faiblesse ».
C’est pourquoi l’éthique de la sollicitude possède une signification universelle. La question nouvelle qui s’ouvrirait cependant serait : peut-on définir l’homme uniquement par la vulnérabilité. L’enfant en serait emblématique : est-il faible parce qu’il est « mineur », « moins que », « minus » ?

Compte-rendu de Thomas Dequin,
CPE - Formation intiale et continue – Académie de Rouen
thomas.dequin(a)ac-rouen.fr