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Publié : 21 janvier 2013

Pourquoi nous devons vider nos vies scolaires

Ou comment la philosophie peut aider le CPE

Le terme de vie scolaire se voit depuis des décennies sans cesse redéfini, critiqué, conspué, abandonné, rattrapé, sans pour autant que jamais nous n’ayons pu en obtenir une définition qui fasse consensus et qui nous dise réellement quoi que ce soit. Ces incompréhensions et débats entre professionnels et chercheurs sont pour nous le signe que nous avons dû faire fausse route. A force de vouloir dire que la vie scolaire c’est telle ou telle chose n’avons-nous pas raté quelque chose ? Partons de l’idée, certes quelque peu polémique, que la vie scolaire ce n’est peut-être précisément rien. Ou plutôt que la vie scolaire c’est peut-être du vide.

Nous sentons d’ores et déjà une méfiance chez le lecteur. Le terme de « vide », quand il ne fait pas peur, sonne pour le moins aux oreilles du plus grand nombre de manière péjorative. « Comment peut-on dire que la vie scolaire c’est du vide, alors que la mienne est pleine d’élèves et que pas une seconde du matin au soir je n’y puis prendre quelque repos bien mérité ? ». Nous comprenons l’appréhension et la fébrilité du lecteur et ne pouvons que l’encourager à laisser de côté son scepticisme premier pour quelques minutes et à poursuivre sa lecture afin de comprendre où l’on veut en venir.

Nous garderons ici une seule définition du terme « vide », celle philosophique, d’absence de sens (comme dans la phrase : cette « proposition est vide »). Les autres définitions sont écartées pour cet article mais semblent toutes avoir quelque chose à dire de nos vies scolaires. Nous renvoyons sur ce point à nos autres travaux.

Avant de comprendre pourquoi la vie scolaire est du vide, ou plutôt pourquoi elle doit être du vide nous devons faire un rappel historique et philosophique rapide, que le lecteur nous en pardonne. Les philosophes des années 60 et suivantes ont déjà montré comment nos sociétés ont profondément été modifiées par l’affaiblissement post-moderne des religions et des modèles « paternalistes ». L’émergence d’un libéralisme individualiste dans les années 70 est le fruit d’une révolution profonde : ne plus laisser à autrui me dire ce que je dois faire de ma vie (que cela soit un père réel ou symbolique, une communauté, une religion ou un Etat) signifie dans le même temps que je me retrouve seul avec moi-même. C’est alors que je découvre le vide. Ce vide c’est tout à la fois l’absence de sens (plus rien ne m’est donné d’avance, plus aucune direction), mais aussi la liberté infinie. Je suis seul à décider ce que je fais et ce que je suis. S’ensuit l’idée que je suis irrémédiablement responsable de mon être et de mes choix. De ce vide, de cette liberté, de cette responsabilité nait l’angoisse. Nous renvoyons ici aux écrits de Jean-Paul Sartre sur la liberté et la responsabilité dans L’existentialisme est un humanisme notamment, et aux écrits de Marcel Gauchet dans Le désenchantement du monde. C’est dans ce contexte philosophique général que nous plaçons notre réflexion en partant de l’idée que ce qui se passe à l’école ne peut pas être complètement étranger à son en-dehors. Qu’advient-il donc à l’école de ces questions de non-sens, de liberté et de responsabilité ?

Nous pensons qu’elles se retrouvent telles qu’elles dans nos vies scolaires, et que par chance, pour peu que nous y prêtions attention, elles peuvent s’y résoudre. Qu’est-ce à dire ? Selon nous, nous devons opter pour des vies scolaires vides. Plutôt que de chercher systématiquement et avant même l’arrivée des élèves un sens à donner à notre vie scolaire, nous devons la conserver vide et n’en garder que le cadre général limitatif (celui de l’établissement). En effet et si cela peut rassurer le lecteur, dire de la vie scolaire qu’elle est vide de sens, ne signifie pas qu’il ne peut pas y en avoir. Au contraire, pour nous la vie scolaire doit être vide de sens car elle est un lieu-temps pour la construction d’un sens. Elle doit être ce qui permet à l’élève de se confronter pour la première fois au vide de la société et au vide de l’essence humaine, afin qu’il apprenne à créer pour lui-même et pour autrui du sens. Créer du sens ne s’improvise pas et pour éviter l’angoisse ou le repli sur du communautarisme (où le sens m’est donné « d’en haut », sans avoir à y réfléchir) il faut s’entraîner. Si la vie scolaire avait déjà en elle un sens préétabli, les réactions et pensées des élèves seraient alors enserrées dans un carcan figé. Et c’est bien ce que l’on a tendance à voir malheureusement. Et c’est sûrement d’ailleurs par notre propre faute : il y a quelque chose d’angoissant en tant que CPE à se dire que nous laissons un lieu-temps sans sens à nos élèves. Nous n’échappons pas nous-mêmes à l’angoisse du vide en la remplissant d’avance. Et pourtant nous devons résister. En effet, juguler, canaliser et organiser la pensée brute de l’élève, ses émotions, son ressenti, afin de les transformer en objet intellectuel, en sens, doit être l’objectif de nos vies scolaires. Il faut dépasser le stade de la pensée anarchique qui ne permet pas d’échapper à l’angoisse, en tant qu’elle est incapable de produire du sens. Renvoyer l’élève face à du vide et donc face à sa liberté le force à se questionner de façon angoissante sur le sens de son action et à se responsabiliser. Éprouver le cadre dans cette perspective oblige l’élève à trouver lui-même les limites. Face à la liberté se pose irrémédiablement la question de la responsabilité et du choix.

Que la vie scolaire soit donc un lieu-temps vide de sens ne doit donc pas effrayer en cela même qu’elle est à l’image de la vie en général. Il s’agit en effet de pouvoir placer l’élève face ses responsabilités de la même façon que cela sera attendu de lui dans sa vie d’adulte. Le défi pour les acteurs de la vie scolaire est donc bien de ne pas trop la formater et la remplir de sens : les élèves doivent s’emparer de l’objet « vie scolaire » pour y construire leur propre sens. Ils peuvent en effet expérimenter là, dans un cadre rassurant global (celui de l’établissement scolaire) leur liberté. Face à cette liberté il s’agit pour nous professionnels de les guider afin qu’ils comprennent en quoi il vaut mieux pour eux se responsabiliser et produire du sens, plutôt que de tomber dans une forme d’anarchie non construite. La difficulté en effet pour les jeunes est bien de trouver en eux pourquoi alors qu’on gagne en liberté et en autonomie il faut être plus responsable. Tenter d’imposer artificiellement cette attitude responsable à un élève en partant du principe qu’il va l’intégrer progressivement a posteriori, c’est aller à l’échec. Donner à l’élève une vie scolaire toute emplie d’activités, de règles, d’orientations, etc. sans avoir pris la peine de l’emplir de cela avec l’élève assure d’un tout aussi grand échec. Combien d’entre nous ont regretté de voir que malgré leur investissement, les élèves ne prenaient pas part à ce qui leur était proposé ? Combien à l’inverse a-t-on pu constater que les élèves étaient véritable force de proposition et qu’ils savaient aller au bout de projets quand ils en avaient été les instigateurs. Le CVL doit, de ce point de vue, être un organe phare dans les établissements, avec cette idée que les adultes s’y tiennent plus en retrait en termes de propositions, et qu’ils viennent ici pour guider et aider les élèves.

La vie scolaire doit être du vide afin de développer la responsabilisation exercée dans un cadre rassurant et limité en ses bords extérieurs (l’établissement), mais libre en son sein. De cette responsabilisation et de l’exercice de la liberté raisonnée (acquisition progressive par l’élève de normes utiles à la vie libre en société) naît le sens. Et de là seulement, nous pouvons renouer avec cette idée que l’école de la République doit former des citoyens. Nous ne pouvons pas faire l’impasse sur ce parcours-là : devenir citoyen libre et sensé ne pourra se faire grâce à la vie scolaire que pour peu que nous laissions l’élève expérimenter son autonomie (s’auto-normer). Il faut pour cela accepter l’angoisse que cela génère nécessairement. Un citoyen n’est en effet pas quelqu’un qui se contente de respecter des règles, normes, projets et sens préétablis. Le citoyen c’est celui qui va être en mesure de produire du sens de par l’exercice de sa liberté pour le mettre au service du collectif.

Il faudra donc bien que nous acceptions de transformer profondément notre vision de la vie scolaire qui certes, est un bureau, un service, mais qui avant tout doit être un lieu-temps générateur de sens. Ce n’est qu’à ce prix d’ailleurs que nous pourrons sauver nos vies scolaires. Autrement nous la condamnons à n’être plus qu’un service organisé en moyens humains, en règlements et protocoles, et à terme probablement à la voir complètement absorbée comme dans d’autres pays. A partir du moment où la vie scolaire n’est plus que cela et non plus aussi avant tout un objet philosophique avec pour particularité d’être vide, nous n’avons plus besoin de la conserver. Nous pouvons alors demander à n’importe quel personnel de prendre en charge le service de manière très pragmatique sans que cela ne pose de problème concret. Ainsi certains modèles anglo-saxons ont renvoyé aux enseignants la plupart des tâches basiques de vie scolaire, et les autres aux secrétariats. Ceci étant si des problèmes se posent dans ces modèles c’est peut-être qu’on a voulu trop rapidement croire que la vie scolaire n’était que cela. Il n’y a plus d’espace réel de « liberté angoissante » propice à la construction de sens.

Dans cette optique de la vie scolaire comme seul service, nous pourrions par ailleurs aussi considérer que l’expression « vie scolaire » n’a plus lieu d’être, qu’il faut l’abandonner puisqu’il s’agit de vide, qu’il ne faut maintenir que des services d’une part et l’idée d’une « vie de l’élève » d’autre part. Cette dernière expression recueille d’ailleurs de nombreux suffrages chez certains collègues et chercheurs. C’est aussi celle qui a été retenue par la LOLF. Cependant cette « vie de l’élève » selon nous fait l’impasse sur ce point essentiel : la vie scolaire a pour intérêt de placer l’élève face à ses responsabilités au regard du collectif. Le but est bien de devenir citoyen libre évoluant dans un groupe, dans la société, et non consommateur individualiste privé de sa liberté parce que sa conduite est dictée par les lobbys et logiques économico-capitalistes. La vie scolaire peut apprendre à devenir ce citoyen si on la pratique sur le registre du vide, alors que l’expression « vie de l’élève » renvoie trop pour nous à une logique individualiste d’une part (on perd l’idée de collectif dans l’expression elle-même) et à une logique consumériste et/ou économique d’autre part. Le fait que la LOLF ait retenu cette expression et que l’on soit capable de calculer le coût moyen d’un élève à n’importe quel moment de sa scolarité en est un des nombreux symptômes. Nous sommes donc plus que jamais attachés à l’expression de « vie scolaire » et voudrions ici même réaliser une sorte de manifeste pour elle. Nous nous devons de faire vivre la vie scolaire bien au-delà du simple service. Pour cela il s’agit de ne pas avoir peur de la « vider » et de l’offrir aux élèves afin qu’ils y construisent du sens. L’adulte intervient alors en guide pour contribuer à l’avènement du sens et du citoyen.

Thomas Dequin
Formation Continue des CPE
Université de Rouen / IUFM de Haute Normandie